Je sais pas trop par où commencer ce texte. J'ai essayé de l'écrire genre dix fois différentes et à chaque fois je supprimais tout. Je crois que j'avais peur que ça sonne faux, ou trop mis en scène, alors que c'est censé être la chose la plus vraie que j'aie jamais écrite.
Y'a eu un moment dans ma vie où j'ai plus reconnu la personne que j'étais devenue. Je dis pas ce qui s'est passé, pas ici, pas comme ça. Juste que c'était le genre de truc qui te retire quelque chose que tu récupères jamais complètement. Un morceau de confiance. En toi, dans les autres, dans le monde en général. Genre tu marches dans la rue et ton cerveau calcule des trucs qu'il calculait pas avant. Où sont les issues. Qui est derrière toi. Est-ce que cette rue est bien éclairée...
Pendant longtemps j'ai fonctionné en mode automatique. Je me levais, j'allais bosser, je répondais aux gens, je souriais quand il fallait sourire. Mais à l'intérieur j'étais plus vraiment là. Genre j'observais ma vie de l'extérieur plus que je la vivais. Je faisais les gestes. Café, métro, boulot, gens, appart, lit. Et le lendemain pareil. Je crois que ça a duré des mois comme ça avant que je réalise vraiment à quel point j'étais absente de ma propre vie.
Je dormais mal. Vraiment mal. Des nuits entières où mon cerveau voulait pas s'éteindre, où je repassais des trucs en boucle sans même vouloir y penser. Et le matin j'étais tellement épuisée que j'avais l'impression de porter un poids que personne d'autre voyait. Les gens autour de moi voyaient une fille un peu fatiguée, un peu plus silencieuse que d'habitude. Ils savaient pas ce qu'il y avait dessous.
J'ai mis du temps avant d'en parler. Genre des années. Je pensais que si je disais rien ça finirait par s'effacer tout seul. Ça marche pas comme ça. Plus je gardais ça pour moi, plus ça prenait de la place, comme si le silence lui donnait de la force au lieu de l'affaiblir.
La première personne à qui j'en ai parlé, c'était pas prévu. C'est sorti d'un coup, un soir, avec une amie. On était censées juste manger un truc ensemble et j'ai fini par tout lâcher entre deux bouchées, presque malgré moi. J'ai pleuré comme jamais je crois. Et elle a rien dit de faux ou de maladroit, elle est juste restée là. Elle a pas essayé de me donner des solutions, elle a pas dit "tout va bien se passer", elle est juste restée assise en face de moi et elle m'a laissée pleurer aussi longtemps qu'il fallait. Des fois c'est tout ce dont t'as besoin, quelqu'un qui reste juste là sans essayer de réparer.
Après j'ai fini par voir quelqu'un, un professionnel. J'ai mis longtemps avant de me décider, je pensais que c'était réservé aux gens "vraiment cassés", comme si j'avais besoin d'un certain niveau de souffrance pour avoir le droit de demander de l'aide. C'est faux, évidemment. Mais sur le moment j'y croyais dur comme fer. La première séance j'ai à peine parlé. J'étais assise là, je regardais mes mains, incapable de sortir un mot entier. C'est venu petit à petit, séance après séance, comme un fil qu'on tire doucement pour pas qu'il casse.
La reconstruction c'est pas linéaire, personne te le dit assez. Y'a des semaines où t'as l'impression d'avancer, tu te sens presque toi-même à nouveau, tu ris à un truc idiot sans y penser, tu passes une soirée entière sans que ça remonte. Et puis un truc totalement anodin, une odeur, une phrase, un lieu, une chanson à la radio dans un magasin, et tu te retrouves ramenée en arrière comme si t'avais rien fait de tout ce chemin. Comme si les mois d'efforts avaient servi à rien.
J'ai appris à pas me juger pour ça. Avant je me disais "encore, pourquoi tu recules encore, tu devrais être plus loin que ça maintenant". Maintenant je me dis juste que c'est comme ça que ça marche, en dents de scie, et que reculer un jour veut pas dire que tout le reste a été inutile. Le chemin est pas une ligne droite. Personne ne guérit en ligne droite.
Mon corps a mis du temps à redevenir un endroit où je me sens en sécurité. Ça peut paraître bizarre dit comme ça mais y'a eu une période où j'avais l'impression de plus habiter vraiment dedans, comme si mon corps était devenu un endroit étranger que je traversais plutôt qu'un endroit où je vivais. Réapprendre à être bien dans ma peau, ça s'est pas fait en un jour, ni en un mois. Ça a demandé beaucoup de patience envers moi-même, une patience que j'avais pas au début.
Y'a des gens qui sont partis pendant cette période. Des gens qui savaient pas quoi dire, qui ont pris mes silences pour du rejet, ou qui avaient juste pas la patience de rester à côté de quelqu'un qui allait pas bien pendant si longtemps. Ça fait mal sur le moment. Tu te sens doublement abandonnée, une fois par ce qui t'est arrivé, une fois par les gens qui devraient être là. Mais avec le recul je crois que ça m'a aussi montré qui restait vraiment, et ça, honnêtement, ça vaut quelque chose.
Et il y en a qui sont restés. Ceux qui appelaient sans rien attendre en retour. Ceux qui proposaient de venir sans que je demande. Ceux qui posaient pas de questions mais qui étaient juste là, présents, disponibles le jour où j'étais prête à parler. Ça je l'oublierai jamais.
Il y a aussi eu des petites victoires que personne autour de moi voyait vraiment, mais qui pour moi comptaient énormément. Le premier soir où j'ai réussi à dormir sans allumer une lumière. Le premier trajet où j'ai pas vérifié qui marchait derrière moi. Le premier fou rire, un vrai, pas un sourire poli. Ces trucs-là paraissent minuscules de l'extérieur mais pour moi c'était des montagnes.
Aujourd'hui je peux pas dire que c'est derrière moi, complètement. Je crois pas que ce genre de chose parte un jour à 100%. Mais ça a plus la même place. Avant ça occupait tout, littéralement toutes mes pensées, toutes mes journées, chaque interaction que j'avais avec quelqu'un passait par ce filtre-là. Maintenant c'est là, quelque part, mais je vis à côté. Parfois même sans y penser pendant plusieurs jours d'affilée, ce qui aurait semblé complètement impossible avant.
Je crois que le plus important que j'ai compris c'est que se reconstruire, ça veut pas dire redevenir exactement celle que j'étais avant. Cette personne-là, honnêtement, je sais pas si elle existe encore et je pense pas que ce soit grave. J'en suis devenue une autre. Plus prudente sur certains trucs, oui. Mais aussi plus consciente de ce que je vaux, de ce que je suis prête à accepter ou pas, de ce que je mérite de recevoir des gens autour de moi.
Si y'a une chose que je dirais à quelqu'un qui traverse un truc similaire là maintenant, c'est : tu es pas obligée d'aller bien tout de suite. Tu es pas obligée d'avoir un discours inspirant sur ta propre douleur, ni de trouver un sens à ce qui t'est arrivé. T'as le droit d'avancer lentement, à ton rythme, même si ça prend beaucoup plus de temps que ce que les gens autour de toi voudraient, même si certains jours tu avances pas du tout.
Ton rythme à toi est le bon rythme.
Anonyme
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